Blog de la Bibliothèque
le 17/10/2026 par Bibliothécaire

La Nuit des chercheurs à la bibliothèque : "Mille et une émotions"... et au-delà

Cette année la Nuit des chercheurs mettait à l’honneur les émotions, une thématique particulièrement intéressante à aborder dans une bibliothèque où la musique tient une place importante.

Que la musique génère des émotions, personne n’en doute, mais sait-on vraiment comment ça fonctionne ? Les scientifiques ne sont pas encore parvenus à un consensus ; les mécanismes psychologiques et neuronaux sont complexes et les études ne vont pas toutes dans le même sens. Pourquoi apprécie-t-on d’écouter une chanson triste alors qu’on n’aime pas éprouver de la tristesse ? D’ailleurs éprouve-t-on de la tristesse lorsqu’on écoute de la musique triste ? Comment la musique peut-elle nous faire ressentir des frissons physiques ? Le langage musical et ses effets sont-ils universels ou purement culturels ? Vous trouverez certaines réponses dans une sélection de livres disponibles dans notre bibliothèque.

En tout cas, certains de ces mécanismes sont connus et il est certain que la musique peut évoquer diverses émotions telles que la peur, la tristesse, la joie, la colère… Ces émotions sont exprimées par les compositeurs et recherchées par les auditeurs. Mais au XXe siècle, grande période de révolutions esthétiques, cette dimension de l’art est aussi remise en cause et apparaissent des musiques inouïes qui se détachent progressivement de ces trames émotionnelles et narratives. Certains artistes, par exemple, s’éloignent des constructions musicales basées sur la mélodie, le rythme et l’harmonie, et explorent des territoires où la musique se fait plus statique, plus enveloppante, évoquant davantage des états de conscience altérés ou méditatifs. Il y a parfois dans ces approches une réelle volonté de réfléchir à la nature ou au rôle de l’art : doit-il toujours être un divertissement ou peut-il être une source de connaissance de soi et du monde ?

C’est ce que pense la compositrice Catherine Christer Hennix dont le public a pu découvrir la musique à la bibliothèque lors de cette soirée. « La musique est une forme de langage qui influence nos formes de vie1 » avance-t-elle, ainsi écouter de la musique tonale (par exemple de la musique classique occidentale) n’aura pas la même influence sur l’auditeur qu’écouter de la musique modale (que l’on retrouve dans la plupart des musiques traditionnelles et en particulier dans la musique classique indienne qu’elle a longtemps étudiée). Pour Hennix la musique modale est liée à l’infinitié, à la perception de « la substance essentielle du temps au fur et à mesure qu’il se révèle dans sa forme la plus pure2 » ; elle croit fermement à l’effet psychologique des intervalles de la musique modale et pense que c’est de cette musique que le monde a besoin. Influencée par sa formation de mathématicienne et par des philosophies telles que la linguistique de Wittgenstein, le bouddhisme Chan ou encore l’intuitionnisme mathématique de L.E.J. Brouwer, elle compose des plages sonores mouvantes conçues pour se prolonger sur des durées très étendues, voire infinies, dont les interprétations ne sont que des extraits.

Mais la musique n’est pas le seul domaine artistique dans lequel les émotions liées à la narration ont pu être remises en question. Cette Nuit des chercheurs a aussi été l’occasion pour le public de la bibliothèque du Frac de découvrir le cinéma expérimental à travers les « Bouquets » de Rose Lowder. Cette cinéaste qui s’inscrit dans la tendance du cinéma structurel des années 1960 a travaillé dans l’industrie du cinéma ; fascinée par la différence entre ce qu’elle voyait à l’écran et ce qu’elle voyait imprimé sur la pellicule, elle a étudié pendant des années les rapports entre le système visuel et le fonctionnement du projecteur. « En augmentant la variété des procédures façonnant l’image filmique, dit-elle, on était capables de provoquer un autre genre de perception, établissant une relation visuelle moins directe entre ce qui est considéré être l’apparence convenue d’aspects du réel, filmé ou pas filmé, et les images de l’œuvre3. » Ses « bouquets » font jaillir des images où l’état émotionnel du spectateur tient tant aux éléments figuratifs (ici des fleurs et des paysages) qu’aux modes de perception particuliers qui résultent de la structure du film (un effet de clignotement qui semble générer des superpositions et une impression de temps suspendu). L’effet recherché n’est pas le même que dans un film narratif avec ses péripéties et ses résolutions : « J’essaye d’attirer l’attention du spectateur mais de lui laisser le temps de réfléchir. Ce qui veut dire que le film doit permettre au spectateur, quelles que soient ses connaissances ou son éducation, d’aller au-delà de la vision, de penser au-delà de l’arbre par exemple qui est filmé4. »

1 Catherine Christer Hennix, "Brief presentation of Brouwer's Lattice", in C. C. Hennix, Poësy Matters & Other Matters, Blank Forms, 2019

2 Catherine Christer Hennix, "Notes on Intuitionistic Modal Music", in C. C. Hennix, Poësy Matters & Other Matters, Blank Forms, 2019

3 & 4 Rose Lowder, "Du pictural au filmique : l'imprévu, l'inattendu, l'inconnu", in Rose Lowder & Alain-Alcide Sudre, L'image en mouvement : 25 ans d'activité pour la défense du cinéma comme art visuel, Archives du film expérimental d'Avignon, 2002